* A fleur de peau Ou comme de soie à soi.

Alla Nazimova & Rudolph Valentino in Camille (1921, dir_ Ray Smallwood photo de arthur rice via oldhollywood

(Alla Nazimova & Rudolph Valentino in Camille (1921, dir_ Ray Smallwood photo de arthur rice via oldhollywood)

Ils se connaissent, un peu.
Ils se voient, de temps en temps.
Ce qui les lie, des connaissances communes.
Ils se rencontrent une première fois, dans une brasserie, autour d’un évènement banal, un anniversaire, une célébration entre amis. Il y a un peu de monde, pas trop. Des adultes qui rient, des enfants qui courent, des clients de passage aussi. On les présente. Laure, Raphaël, dit Raf pour les intimes. Ils se sourient, hésitent entre se serrer la main ou se faire la bise. La bonne humeur alentour les encourage à se tendre la joue. Ils échangent quelques banalités, savoir qui connait qui, depuis combien de temps, habitent-ils le quartier… Et puis, une jeune femme avec un turban orange saute soudain au cou de Raf en poussant de grands cris avant de l’enlever vers un groupe de personnes, éclatant de la même joie de le revoir. Raf a à peine de temps de d’esquisser un geste d’excuse à Laure qui sourit sans s’offusquer. Quelques heures passent. Ils ne se recroiseront pas.

Un mois plus tard, Laure passe chercher sa meilleure amie Barbara, pour un ciné. Raf est là, en pleine conversation avec Loïc, le mari de Barbara. Elle le salue de loin. Il ne semble pas la reconnaître alors elle ne dit rien. « Bon, on y va ? Allez, saluts les mecs, à plus tard ! ». Barbara claque la porte.

Quinze-jours après, un autre anniversaire. Ils se retrouvent.
Cette fois, c’est Raf qui vient vers elle et lui colle deux bises avant qu’elle n’ai le temps de réagir. – Bonsoir ! Je voulais m’excuser pour l’autre jour chez Loïc et Barbara, je ne me suis même pas levé pour te dire bonjour, mais j’étais en pleine discussion et le temps que je réalise, tu étais partie !
– Oh ce n’est rien ! Laure a décidé de mentir.
– Si, j’ai été impoli. Alors, tu vas bien ?
– Oui…
À peine a-t-elle commencé à répondre que la femme au turban, jaune cette fois, rejaillit de nulle part. Même cri, même élan, à la différence que cette fois Raf résiste, gentiment mais fermement. Il la verra tout à l’heure. Laure regarde cet homme, plus très jeune c’est vrai, les traits de son visage sont marqués par le temps et les épreuves sûrement. Mais il est assez charismatique avec une lueur dans l’œil qui ne la laisse pas indifférente.
– Tu veux boire quelque chose ?
– Oui. Un martini rouge.
– Je vais te chercher ça. Je reviens.
Après avoir passé commande, Raf s’adosse au bar et cherche Laure du regard. C’est une femme aux cheveux et aux yeux chocolat, mince et gracieuse comme il les aime. Il y a quelque chose de mélancolique dans son visage que son sourire ne parvient pas à effacer. Il veut savoir quoi. Le Martini et le whisky sont servis. Il la rejoint.
Ils passeront la soirée ensemble à parler de tout et de rien. Elle devra partir assez tôt alors il l’accompagne jusqu’à la station de métro. Sur le chemin, ils ne parlent plus. Raf approche doucement sa main de celle de Laure. Ses doigts effleurent sa peau. Deux cœurs s’arrêtent de battre. Il glisse alors sa main dans la sienne. Le chaud et soyeux de leur chair se fondent l’un à l’autre. Devant la station de métro, ils s’arrêtent, se regardent. Deux cœurs s’emballent. Laure rougit et baisse la tête. Raf lui relève lentement le menton, s’approche et l’embrasse. Leurs bouches se joignent, s’entrouvrent pour laisser danser leur langue dans de brûlants baisers. Le temps s’arrête.

Ils se murmurent quelques mots, échangent leur numéro de téléphone et s’abandonnent douloureusement. Raf s’en retourne, léger, le sourire aux lèvres. Son portable sonne. Déjà ! C’est un message de Sophie. Elle et les enfants ont fait bon voyage, les vacances à la Baule se sont bien passées. Ils seront à la maison dans une vingtaine de minutes. Ils ont hâte de le revoir. Ils l’aiment.

Raf ne sourit plus. La vie a repris son cours.

(T.T tous droits réservés)

*« Hè, toi, dis-moi que tu m’aimes ! »

valse

(la valse.C.C.)

« À ton avis, qui est ce qui a le plus peur ? Celui qui dit « je t’aime » ou celui qui l’entend ? »

Philippe posa un regard surpris sur Maxence, qu’il conduisait comme tous les samedis à son entraînement de basket. C’était la première fois que son fils lui posait ce genre de question. C’était peut-être même la première fois qu’il lui parlait pendant ce trajet en voiture. Il le dévisagea un moment. Il venait d’avoir 15 ans. Les cheveux un peu trop longs, les yeux rivés sur son i-Phone, sa voix avait changé et son corps aussi. Il atteignait déjà le mètre quatre-vingts et l’avait de surcroît dépassé de cinq centimètres. Ses épaules s’étaient élargies aussi. Il était fin et musclé comme il ne l’avait été. Il se rasait tous les deux jours et quelques coupures accompagnaient quelques boutons d’acné grattés, en dépit de ses recommandations. Il le trouvait plus beau que lui au même âge, c’était une évidence. On découvrait l’homme émergent derrière ses derniers traits d’enfants. Il avait grandi si vite.

Philippe se rappela du jour de sa naissance. Un fils. Il avait un fils et il devenait père. Cela n’avait pas été facile au début. Les nuits, les biberons, les maladies infantiles, l’autorité… Tout ça, il ne s’y était pas préparé. Mais il a appris et ave le temps, il avait même acquis une certaine maîtrise. Et puis, il y avait tous les autres moments. La découverte de la mer, les premiers pas, la première glace, les cabanes dans les bois, l’apprentissage de la lecture, le premier film au cinéma aussi… C’est lui qui lui a appris à jouer au basket. C’est vrai que ça les a beaucoup rapprochés. Les matches à la télé, au parc de Bercy, les entraînements et ses premières compétitions, les avaient rendus inséparables.

Et puis quand Maxence a passé les 11 ans, il s’est éloigné, un peu au début et de plus en plus. Philippe avait tenté de garder une proximité, mais l’ado finit toujours par se faire sauvage et secret. Des disputes éclataient parfois et pour des conneries souvent ! Les notes, la chambre à ranger, l’ordinateur en nocturne… Bref ! Le père était devenu un vieux con et c’était dans l’ordre des choses.

C’est pourquoi cette question soudaine sur le sentiment amoureux l’avait pris de court. Lui qui n’avait jamais beaucoup parlé avec son père, surtout pas de ces sujets là, il était à la fois heureux et décontenancé par la simplicité de son fils à poser cette question.

« Si tu sais pas, laisse tomber…
– Non, non, c’est pas ça… Mais pourquoi tu poses cette question ? T’es amoureux ?
– Nan… Laisse tomber !
– Attends ! D’abord, pourquoi tu crois qu’aimer ça fait peur ?
– C’est pas vrai peut-être ?
– Ben, ça dépend… Mais bon, c’est vrai qu’avant dire « je t’aime », il vaut mieux prendre un peu son temps, pour en être sûr… Parfois on croit que c’est de l’amour et puis… C’est juste un p’tit coup de cœur.
Maxence releva la tête dans un mouvement contrôlé pour écarter la grande mèche de son visage.
– C’est quoi la différence ?
– Ben… Un coup de cœur c’est un petit emballement pour une personne. Tu te sens attiré, charmé et tu as envie de mieux la connaître…
– Ouais mais t’as envie d’être avec elle aussi, de l’embrasser, tout ça…
Philippe se sentait un peu pris au piège de ses réponses. Il fit alors de son mieux pour ne pas montrer son malaise. – Oui, effectivement il y a aussi une attirance physique… Mais ce n’est tout à fait comme être vraiment amoureux… – Ben alors, c’est quoi la différence ?
– La différence c’est que, quand tu es amoureux, tu le sens en toi. C’est comme un tsunami dans ton cœur et dans ton corps. Tu n’as plus faim, t’arrives plus à dormir, ni à travailler. Tu ne fais plus que penser à elle, tu veux être tout le temps avec elle, tu es prêt à faire des folies pour elle, pour la faire rire, pour la rendre heureuse, tu vois ?
– Ben dis-donc, c’est carrément flippant…
– Non, je t’assure que c’est un sentiment merveilleux !
– Ben alors, si c’est si kiffant de se sentir amoureux, pourquoi faut réfléchir avant de dire « je t’aime » ?
– Parce que… Faut en être sûr, déjà ! Et puis, c’est bien de savoir si la personne que tu aimes, t’aime aussi…
– Si tu lui dis pas, comment tu peux savoir ? Pas logique ton truc !
Philippe, embarrassé, serra un peu plus le volant.
– Tu n’as pas tord… Disons que le risque c’est qu’elle ne partage pas ce sentiment et là, il faut prêt à encaisser…

Dubitatif, Maxence regarda par la fenêtre de la voiture, arrêtée à un feu rouge. Craignant de le décourager à déclarer ses sentiments, Philippe s’empressa d’ajouter.
– En même temps, si elle te dit qu’elle aussi est amoureuse de toi, alors là, c’est le jackpot !
– Et ça te manque pas à toi d’être amoureux ?
– Pourquoi tu dis ça ? À ton avis pourquoi je me suis marié avec ta mère ? Parce que je l’aime ! Parce qu’on s’aime ! Tu le sais ça quand même !
– C’est juste que quand je vous vois, ça ressemble pas à ce que tu m’as dit… C’est tout…
Le coup fut vif pour Philippe. On klaxonna derrière lui.
– Papa, c’est vert.
Philippe redémarra.
– Tu sais Max, avec ta mère, on est ensemble depuis vingt ans, alors l’amour a pris une autre forme, c’est tout…
– Le tsunami a disparu quand même ! Je vous entends jamais vous dire « je t’aime » par exemple…
Sans argument, Philippe se tut. Arrivés devant le gymnase, il se gara et crut bon de préciser.
– En tout cas je t’assure qu’on s’aime toujours.
– Ok ! Bon ben à ce soir !
– A ce soir. »

Philippe suivit du regard son grand gaillard de garçon qui venait de le mettre K.O en quelques minutes. Il resta un moment sur le parking à réfléchir. Il pensait à lui, à sa vie, à son amour pour Elise. À leur première rencontre dans ce bar Irlandais où ils fêtaient la Saint-Patrick il y a vingt ans. À son cœur qui avait littéralement explosé en l’apercevant à une table, emportée par un grand rire. À la bière qu’il lui avait offerte. À son sourire à fossettes qui l’avait fait craquer quand elle avait accepté. À sa bouche couleur cerise. À leur premier baiser sur le quai de métro. Leur première nuit. Sa peau laiteuse et douce comme du satin. Sa demande en mariage dans le même Pub un an plus tard. Leur mariage. L’annonce de sa grossesse, toujours au même endroit. Et puis les années qui passent et les folies se font sages. Un peine un restaurant à deux pour un anniversaire ou la Saint-Valentin !

Il jeta un coup d’œil au rétroviseur. Merde, alors c’est ça qu’il était devenu ! Pourtant il le savait, il l’aimait toujours et même un peu plus. Il attrapa son portable et envoya un bref sms à Elise : « Rdv au Pub dans 20mn, j’ai qq ch à te dire. Ne pose pas de question. Viens. »

Moins de vingt minutes après, il était sur place, à leur table, avec leur bière préférée déjà servie. Elise arriva peu de temps après, le chercha d’un regard inquiet. Il lui fit signe. Elle s’assit sans prendre le temps d’ôter son manteau.
– Qu’est-ce qui se passe ? Tu m’as fait peur !
– Mets-toi à l’aise…
– Philippe !
– Bon, ok ! Rassure-toi je tenais juste à te dire que…
Philippe se redressa, monta sur la table et d’une voix:forte et limpide s’exclama à l’attention de tous !
– Mesdames et Messieurs, excusez-moi pour cette intervention mais il faut que vous sachiez, que le monde entier sache, je suis fou amoureux de ma femme ! Cela fait déjà 20 ans et je peux vous assurer que ça ne fait que commencer ! Je t’aime ma chérie !

La salle applaudit à tout rompre alors qu’Elise, interloquée, resta bouche bée, les yeux brillants de larmes.
– Tu es fou !
– Juste fou amoureux de toi oui ! Et j’ai été trop con de ne pas te le dire tous les jours qu’on a partagés ensemble ! Mais je compte bien me rattraper !
Philippe redescendu de son podium improvisé, encercla doucement le visage de sa femme, en écartant délicatement l’une de ses boucles brunes.
– Je t’aime d’amour Elise
Elise sourit de ses belles fossettes avant de lui répondre dans un murmure :
– Je t’aime aussi, mon grand amoureux… »

TT
(tous droits réservés)

*D’un certain froid hivernal

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(vittorio gassman)

Il se souvient.
Il neigeait, un peu comme aujourd’hui et elle avait froid. Elle avait toujours froid. « Je suis une fille du soleil, moi ! « , scandait-elle avant de se blottir contre lui.
Elle prenait alors son regard de chatte et son sourire en coin avant d’éclater d’un rire clair comme du cristal.

Il se souvient de l’envelopper de ses bras, de la serrer « fort » comme elle aimait. Il passait une main dans ses cheveux, découvrait le tendre de son cou qu’il embrassait avec délectation.

Il se souvient qu’elle lui murmurait alors que c’était là, le meilleur endroit au monde et qu’elle n’en bougerait plus. Et de se plaquer contre lui pour s’y fondre.
Il souriait. Il aimait ses mots et ses attitudes de fillette jouant à la Reine.

Alors, il lui relevait délicatement le menton, redessinait les lignes de son visage de son index avant de poser un doux baiser sur ses lèvres veloutées.
Souvent, les caresses suivaient, les mains se glissaient sous les vêtements, la peau frissonnait. Alors, elle s’écartait lentement, lui prenait les mains et les yeux brillants de désir, elle l’emmenait dans la chambre.
« Tu n’as pas peur d’avoir froid ?  » S’amusait-il à dire. « Chut… ».

Et elle le poussait gentiment sur le lit pour le déshabiller, mêlant caresses et baisers à chaque découverte d’une partie de son corps. Ensuite, elle s’effeuillait à son tour, sans le quitter du regard, avec grâce et sensualité, pour le rendre fou. Une fois nue, elle se posait enfin sur lui en prenant le temps de goûter le sel de sa peau, de bas en haut, jusqu’à l’embrasser fougueusement. Et leur corps de se reconnaître et de s’aimer jusqu’au plaisir brûlant de la jouissance.

Elle aimait faire l’amour, sans complexe ni tabou. Avec elle, il avait retrouvé le goût et l’envie des jeux à deux. Lui qui s’était éteint depuis des années dans un mariage devenu sec et triste.

Il se souvient qu’il l’aimait. Il se souvient qu’il aimait le lui dire.

Mais ça n’aura pas suffi. Elle est partie parce qu’il n’a pas su la retenir. Il n’avait pas voulu choisir. Elle n’a plus voulu attendre. Alors elle est partie.

Il se souvient, oui.
Il neigeait, un peu comme aujourd’hui, sauf que c’est lui, maintenant, qui a froid.

T.T.
(tous droits réservés)